Coeurage
Le mot d'une année
« Le voyage est une forme de courage, le voyageur renonce à l’hypnose du connu, efface les points de repère du confort, choisit de devenir, momentanément, l’étrange étranger, l’invisible de passage, celui qui indiffère, qui apparaît dans le champ de vision mais qu’on ne voit pas. »
(Préface d’Arthur H dans Vers L’Orient, Abdelwahab Meddeb, 2025)
Le paysage qui défile alors que nous arrivons dans la banlieue de Tanger est spectaculaire : d’un côté, le ciel est lourd et noir ; de l’autre, léger et éclairé - phénomènes d’un monde où luminosité et malignité se combattent éternellement. La rencontre de ces deux forces crée un énorme double arc-en-ciel qui prend pied dans les champs inondés de la plaine. La couleur est le lieu de cette convergence. Je pense à C., qui m’a un jour récité la prière sur l’arc-en-ciel au bord du Lac Léman, rappel de l’alliance divine faite à Noé après le déluge. Je pense aussi à Bruno Munari, qui disait que son travail consiste à communiquer aux hommes ce qu’ils ne voient pas, comme par exemple « le contour d’un arc-en-ciel ».
En effet, en ne le lâchant pas du regard, l’arc-en-ciel apparaît et disparaît selon la vitesse et la disposition du train. Tout ça n’étant, évidemment, que perspective et illusion d’optique. J’aimerais beaucoup développer davantage le sujet, mais je suis rattrapée par le souvenir de mon examen de fin d’année en « physique » de cinquième secondaire au Lycée Emile Jacqmain, où je récoltai la maudite note de 26%. Sciences de l’ennui. Peu importe la poussière endormissante du Lycée, je reste devant les arcs-en-ciel comme devant les feux d’artifice : j’ai six ans et je trouve la terre étonnante de mystère et de magie.
A-t-on réellement besoin de comprendre pour s’émerveiller ?
La gare de Tanger ressemble en tout point à celle de Marrakech et de Fès. Même modèle, architecture standardisée, je me retrouve facilement dans le bâtiment. L’auberge où je loge me conseille d’attraper un taxi bleu.
Il est 17h30, il pleuvine sur Tanger en ce lundi 22 décembre.
J’essaie d’attraper un taxi, une fois, deux fois ; un jeune homme m’aperçoit avec mes trois sacs et demi et décide de m’aider. Nous changeons de trottoir, mais la chance ne nous sourit pas. Il me dit « moto ? », j’ai à peine le temps de lui lancer un « Ok ! » que me voilà à l’arrière d’une moto, les deux sacs sur mon dos, mon ordinateur sur les genoux du conducteur, dont je n’ai pas encore vu les yeux, sans casque, évidemment.
Nous voilà en route, à nous faufiler entre les lignes de voitures. Je crois que c’est à ce moment-là que Tanger m’a attrapée. Ce fut bref mais clair: mouchkil mouchkil, אין בעיה. Je ne suis plus jamais repartie. Je me sens bien, la ville s’étire et défile sous mes yeux, mon corps mémoriel me ramène aux nuits passées à moto dans les rues de Londres, serrée contre F., puis me transporte plus loin encore, jusqu’à ma dernière virée, un lever de soleil sur Haadrin.
Je repense à ma conversation avec L. hier soir, qui me demande si ce n’est pas dangereux pour une femme juive de voyager seule au Maroc.
Je repense aux mots de Salma, une jeune femme qui me prend en stop sur le parking du Megarama, quelques jours plus tôt à Marrakech : « Tu es courageuse » me dit-elle.
Je reste dubitative face à ce qualificatif.
Moi, courageuse ?
Je ne me sens pas courageuse. Le fait de vivre ma vie dans une sorte de rêve éveillé rend la frontière entre courage et inconscience si fine qu’elle en devient indiscernable. Était-ce courageux de reprendre une librairie d’art en vieille ville de Genève sans avoir jamais été libraire ni avoir vécu à Genève auparavant, ou était-ce de l’inconscience pure ? Était-ce courageux de partir vivre en Israël en pleine guerre, ou juste de l’inconscience ? Était-ce courageux de livrer les tréfonds de ma vie dans une newsletter à une centaine d’inconnus, ou simplement de l’inconscience ?
Quelque part entre deux.
La frontière est fine.
Qu’est-ce que le courage ?
Quand on sait que 80% des cas d’inceste et de viol prennent place au sein des cercles familiaux, pourquoi devrais-je craindre les inconnus ? Ce motard n’a-t-il pas plus intérêt à me déposer à bonne destination plutôt que de me couper en rondelles dans une obscure ruelle de Tanger ? Il m’arrive d’avoir peur des hommes, oui – ceux qui ont le regard vitreux, comme embués d’une légère couche sanguinaire. Mais la plupart du temps, ce sont des frères que je rencontre.
R. m’a un jour dit : « You’re fearless. Tu n’as peur de rien. »
J’y repense aujourd’hui. Je suis pleine de peurs, mais peut-être pas de celle qu’on nous montre à la télévision.
Le soir même à Tanger, je rencontre P., un journaliste parisien avec qui nous avons de lointaines connaissances en commun. Il me dit que le Brésil l’appelle. Je lui réponds que j’ai toujours rêvé de découvrir ce pays mais que je repousse ce voyage depuis des années, bien trop intimidée par le choc que cette culture pourrait éveiller en moi.
Il me demande ce que je fais. Je lui raconte que j’ai toujours voulu écrire, mais que maintenant que j’ai véritablement le temps, j’hésite à y consacrer ma vie. P. me demande si j’ai déjà essayé, je lui réponds que non.
Il me dit : « En fait, tu as peur de tout. »
Je repose donc la question: qu’est-ce que le courage ?
N’est-il pas courageux, celui qui se réveille tous les matins à six heures pour faire une heure de transports en commun et aller bosser dans un open space illuminé par des néons qui déchirent la rétine ? N’est-il pas courageux, le même, celui qui se réveille tous les matins à six heures pour faire une heure de transports en commun pour aller enseigner un français que plus aucun enfant ne lit, n’écrit ni n’entend depuis que ChatGPT a remplacé toute parole humaine, tandis que le gouvernement rogne sa sécurité sociale, ampute son salaire et lui réclame ses tickets de métro ? N’est-elle pas courageuse, celle qui reste dans une relation qui la consomme, la vide, lui fait violence, parce que « ce n’est pas un méchant » ? N’est-elle pas courageuse, celle qui, après une rupture difficile et imprévisible, décide d’éduquer son enfant seule ? N’est-il pas courageux celui qui vend des tee-shirts dans la rue pour pouvoir envoyer des sous à sa famille au bled ? N’est-elle pas courageuse celle qui combine un job de barista avec de la location Airbnb pour pouvoir financer ses études ? N’est-il pas courageux le réserviste qui repart à l’armée une énième fois alors qu’il n’y croit plus du tout, et pense au suicide chaque nuit avant de s’endormir ? N’est-il pas courageux, celui qui travaille dans une ONG israélienne pour la protection d’agriculteurs palestiniens en territoires occupés ?
C’est quoi, le courage ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
En regardant l’étymologie du mot, le courage serait issu du latin populaire coraticum, lui-même dérivé de cor, qui veut dire, le cœur. Dans un document daté de 1050 (édition Ch. Storey), le courage est défini comme « le cœur en tant que siège des sentiments. »
Le coeur comme moteur de nos vies, comme grande force de l’uni-vers.
La moto file et nous arrivons soudainement sur la Marina. Je vois la mer, enfin. Là, devant mes yeux, se concrétise ma propre dérive quelque part entre deux mers, entre deux continents, toujours entre deux, Julia, entre les terres et les cieux. J’expire. Le boulevard ressemble à la promenade des Anglais à Nice.
Le motard me dépose en bas des escaliers de la medina. Je lui donne 20 dirhams, ce qui équivaut à 2 francs suisses. Il pose alors sa main sur son cœur et me dit, d’un sourire qui dégouline de ses yeux :
Soyez la bienvenue à Tanger
Le soleil se couche, les mouettes virevoltent, les amoureux s’embrassent. Je passe devant le Teatro Cervantes, Calle Esperanza, remonte une rue pleine de galeries et tombe nez à nez sur le cimetière israélite de Tanger. Beit Hahayim
Un vieux monsieur me voit, me sourit.
— Bayt Alice ?
— Oui.
— C’est ici, en haut.
— תודה, merci.
— سَّلَام
Alors je vous demande : qu’est-ce que le courage ?
En regardant en arrière, j’aurais, en 2025, vécu énormément de choses: tantôt joyeuses, tantôt puissantes, tantôt désastreusement tristes et douloureuses. Tel est le flot de la vie dont les marées apportent de quoi nous combler et nous remplir un instant avant de se retirer et nous laisser face à ce qui est. Une plage vierge et nue dont le sable froid vous acceuille telle que vous êtes.
Fidèles lecteurs et lectrices, vous avez été les témoins bienveillants de cette danse. Pour l’année grégorienne qui se profile devant nous, je vous souhaite à tous et à toutes beaucoup de courage. De celui qui consiste à vivre ce qu’il y a à vivre quand il faut le vivre, et à accepter de laisser mourir ce qui doit mourir quand il le faut.
Et surtout, je vous souhaite de garder votre cœur bien ouvert à travers tous ces voyages.
Il n’y a que ça de vrai.
À bientôt,
Julia
Merci pour votre lecture. N’hésitez pas à partager vos impressions et ressentis par email julia.cincinatis@gmail.com ou de partager cette lettre avec des amie.s susceptibles d’apprécier la démarche.
J’aimerais relier cet article à celui-ci, pour une raison qui m’échappe, une simple intuition:





♡ A nos libertés, nos tristesses et nos joies justes et fulgurantes !