Le Grand Passage
Paracha Lekh Lekha
Si tu as envie de te laisser porter dans un voyage musical, Radio18 est en ligne et cette semaine, c’est un vrai petit bijou.
Lekh Lekha. C’est par ces mots iconiques que s’ouvrait la paracha de la semaine dernière et, avec elle, l’histoire de celui que l’on considère comme le premier père de l’histoire juive et du monothéisme : Abraham, Ibrahim, Brama.
לֶךְ־לְךָ
Pars. Quitte tout : ton pays, le lieu qui t’a vu naître, la maison de ton père. Cet ordre divin fait surgir Abraham dans l’Histoire comme l’enfant rebelle, celui qui aurait rompu avec le conformisme d’une existence vouée à l’idolâtrie pour poursuivre, pour la première fois, la voie de la dévotion en une puissance unique. Quête exigeante, souvent incomprise. Indocile, avant-gardiste, révolutionnaire, Lekh Lekha en deux mots à peine, la légende prend forme.
Pars, surtout ne te retourne pas
Pars, fais ce que tu dois faire sans moi
Quoi qu’il arrive je serai toujours avec toi
Alors pars et surtout ne te retourne pas
Mais voilà : moi, je n’en suis pas si convaincue. Tout d’abord parce que, comme nous le savons, Abraham n’est pas le premier à partir. Son père, Terah, avait déjà pris la route avant lui, de sa propre initiative, en direction de Canaan. (Genèse 11:31) Abraham se dirige donc vers la destination que son père avait visée lorsqu’ils quittèrent Our-Kasdim, ensemble.
Continuité donc plus que rupture.
La seconde raison de mon doute face à ce Lekh Lekha transcendantal, c’est que moi, je l’ai vécu, ce Lekh Lekha, et ce, à maintes reprises. En 2009, âgée de dix-sept ans, je pars vivre en Angleterre pendant huit années, avant de m’envoler vers les Émirats Arabes Unis, puis d’émigrer à Singapour, pour enfin m’établir à Genève. Lekh Lekha, je n’ai fait que ça, quitter mon pays natal, le lieu qui m’a vu naître, la maison de mon père et de ma mère. Aujourd’hui, âgée de trente-trois ans, je me demande si, après tout, il n’est pas plus difficile de revenir que de partir.
Partir, c’est un élan, un geste, parfois même une illusion de liberté : on croit s’arracher à ce que l’on a été, on se persuade que la distance suffit à rompre les attaches. Mais revenir, c’est autre chose. Canaan est Itaque: revenir, c’est affronter le miroir du passé, se confronter à qui on a été, à ceux que l’on a quittés. D’ailleurs, peut-on jamais réellement partir ? Peut-on véritablement se défaire de son appartenance, cette sève invisible qui circule en nous, même loin des racines ? Je n’en suis pas si sûre. Je crois que notre appartenance nous suit comme une ombre; et plus nous prétendons la fuir, plus elle revient au galop, comme pour nous rappeler que nous ne sommes jamais vraiment ailleurs, seulement en exil de nous-mêmes.
Le Keli Yakar élabore ce point dans son commentaire sur le verset, quand il écrit : « Outre ces trois formes de proximité (pays, lieu natal, maison du père), il en existe une quatrième, plus intense que les trois précédentes : celle que l’homme entretient avec lui-même. C’est pourquoi il fut enjoint à Abraham Lekh Lekha — va vers toi-même, vers ton être profond. »
Lekh Lekha. Un voyage, donc, vers le lieu d’origine de l’âme, au nom duquel il convient de quitter le regard des autres pour trouver cet endroit sacré en nous – un lieu situé davantage dans le temps que dans l’espace. Ici, le retour vers soi n’est pas nécessairement une pénible et longue expédition, plutôt, il peut prendre mille formes et se nicher dans les gestes les plus simples du quotidien. Cette semaine, mon retour vers moi s’est incarné dans les rires partagés avec mon frère devant des épisodes de Seinfeld, une marche sous la pluie fine parmi les couleurs d’automne avec ma mère, des étreintes chaleureuses avec mes amis R. et B., l’immersion de mon corps dans un bon bain chaud, une conversation sur le pouce avec un bouquiniste qui veut reprendre une librairie, la relecture de passages d’un livre qui m’avait touché.
Pourtant ce que le début de notre paracha semble nous susurrer c’est que c’est seulement une fois que ce retour aura pris place, à l’intérieur de nous-même, qu’un futur peut être envisagé. La raison pour laquelle Abraham reçoit l’injonction de quitter son pays tient en une promesse : celle d’une descendance. « C’est seulement là-bas que je ferai de toi une grande nation. Ici, tu n’auras pas la grâce d’engendrer » commente Rachi.
Mais l’enfant
L’enfant mais il est là, il est avec moi
C’est drôle quand il joue
Il est comme toi, impatient
Il a du cœur, il aime la vie et la mort ne lui fait pas peur
Quelques versets plus tard, alors que son neveu Loth est kidnappé et fait prisonnier, Abraham est, pour la première fois dans la Torah, qualifié de Ivri, לְאַבְרָם הָעִבְרִי d’où nous vient le mot “hébreu” actuel. Ivri vient de la même racine étymologique que עבר ‘avar’, qui signifie “passé” ou “passer”. Être Ivri, c’est donc littéralement être celui qui passe, peut-être les rives du Jourdain ou de l’Euphrate. J’écris ces lignes entre le 31 octobre et le 1er novembre, en ce soir d’Halloween, ce moment où, dit-on, « le voile s’amincit », the veil is thin, où le monde des vivants frôle celui des morts. Ivri, c’est aussi מַעֲבָר, le passage, l’au-delà. Abraham, l’homme de l’autre rive.
Photo issu du film Coco, Pixar, 2017
Dans son livre « Femmes qui courent avec les loups », Clarissa Pinkola Estes nous rappelle que les célébrations d’El Día de los Muertos, le Jour des morts, sont une formule qui aident les femmes à passer de la phase de survie à celle de la reprise de vigueur. Elle se fonde sur le rite des ofrendas, ces autels érigés pour les défunts. Les ofrendas sont des tributs, des mémoriaux, l’expression d’une affection qui refuse de s’éteindre envers ceux qui ont quitté cette terre. Alors que nous célébrons Halloween ici, comment ne pas ressentir un dégoût profond, une honte en lisant que, là-bas, des hommes, héritiers d’Abraham et de ses fils, Ismaël Isaac, monnayent, instrumentalisent et retiennent les corps de leurs adversaires, empêchant toute forme de sépulture. Une inhumanité qui donne la nausée.
Le rapport que nous entretenons avec la mort révèle tant de notre rapport à la vie. Nous connaissons toustes des personnes qui demeurent prisonnières de la posture de l’enfant qui survit, ne sortant jamais de leur identification à l’achétype du survivant, de la victime. Coucou toi, c’est moi, ton ADN ashkénaze-minoritaire-persécuté. Pourtant, c’est en prenant conscience de l’énorme blessure qui habite en nous, et en lui accordant une place appropriée dans la mémoire, individuelle et collective, que l’on commence véritablement à s’en émanciper.
La mort, si elle n’est pas reconnue, traitée et intégrée, s’infiltre insidieusement dans la psyché de notre existence: nous devenons alors des morts-vivants, sans déguisement.
Clarissa Pinkola Estes écrit :
Je me rends compte que le fait de dresser une ofrenda à la petite fille qu’elles furent aide profondément nombre de femmes — un peu comme un signe de reconnaissance adressé à cette enfant héroïque. Certaines choisissent des objets, des écrits, des vêtements, des jouets et autres symboles de l’enfance qu’elles souhaitent évoquer. Elles composent l’ofrenda à leur manière, racontent ou taisent l’histoire qui l’accompagne, et laissent l’autel dressé aussi longtemps qu’elles le désirent. L’ofrenda témoigne de leurs peines passées, de leur valeur, de leur triomphe face à l’adversité.
Collage composé comme une ofrenda pour ma grand-mère, Juillet 2024
Ce qui est mort, en ces temps de passage, ce ne sont pas seulement des défunts : ce sont nos idoles intérieures, ces parties de nous-mêmes figées dans la peur, le dogme et la croyance obsolète. Je pourrais brûler du foin dans mon salon, je choisis plutôt de publier ce texte sur la place publique. L’écriture me permet d’exorciser, de conjurer mon sort.
Voici donc mes mortes que j’honore aujourd’hui comme les feuilles d’automne :
il faut fournir un effort pour être aimée ;
l’amour, pour être vrai, doit ressembler au bonheur et à la joie ;
une intimité familière ne peut être qu’insécurisante ;
je suis coriace en dépit de tout, sans eau, sans engrais, sans soleil j’arriverai à faire une courageuse jolie feuille.
Je me meurs donc à ces croyances. La peau du serpent tombe sur le carrelage humide du hammam, de longues traces noires, au sol. J’expire.
Tu n’as plus rien à fournir, plus rien à prouver, plus rien à défendre. Lekh Lekha.
Nous au Hammam, Florence Laprat, 2023
La question d’être ivri n’est donc pas seulement une relation à l’espace physique, mais surtout à l’espace méta-physique. Entre ce qui est mort et ce qui va renaître. Cet espace d’entre-deux où faire le deuil ne signifie pas tout casser, tout oublier, faire tabula rasa et feindre que rien n’a jamais existé. Non. Être ivri, passer à travers le passé, c’est honorer son histoire, ses leçons, la célébrer pour pouvoir accueillir l’avenir, la vie à nouveau.
C’est ainsi que je lis notre paracha de la semaine. Pour devenir Père — Ab, Av, Abraham — ou Mère, il me faudra d’abord honorer mes illusions, leur construire même un joli autel avant de les laisser partir. Tant de fois, j’ai pris ces petites allumettes pour ce qu’elles n’étaient pas. Je les ai rallumées encore et encore, quitte à acheminer moi-même le bois depuis des forêts avoisinantes, croyant que ces étincelles pourraient devenir une lumière éternelle, qu’elles suffiraient à dissiper ma nuit. Tant de fois, je suis tombée dans la chaleur trompeuse de ces visions. Mais pour enfanter, pour donner naissance à quelque chose de vivant et de vrai, il me faut désormais accepter leur mort.
Guérir, lentement, de mon addiction aux rêves éveillés, cette angoisse déguisée en espoir, ce réflexe de fuir dans l’imaginaire ou dans des lendemains meilleurs afin d’éviter de ressentir le présent. Ce que je cherchais dans ces rêveries, c’était un foyer : un lieu où je puisse enfin habiter. Non pas un abri extérieur, mais la chaleur d’une demeure intérieure.
A Bruxelles, je me rends auprès de ceux qui ont commencé le chemin avant moi, ceux dont je suis l’héritière. Ils m’apprennent, en douceur et en tendresse, que toute demeure intérieure passe par le deuil. Je ne suis pas encore à Canaan, mais je ne suis déjà plus à Our-Kasdim. Je suis entre les deux, dans ce passage fragile où l’on honore le passé, où l’on remercie avant de continuer son chemin. Et c’est cela, peut-être, le véritable voyage d’Abraham : quitter l’illusion pour faire place à la réalité, pour trouver en soi la Terre promise.
Puissions-nous réapprendre, chaque fois qu’il le sera nécessaire, ce laisser-vivre et ce laisser-mourir. Revenir au rythme fondamental, au rythme naturel de toute créature terrestre. Ce qui vit mourra. Ce qui meurt vivra. La mort est le berceau de la vie. Entre les deux rives coule un fleuve que nous traversons sans cesse, portant avec nous ce qui mérite d’être préservé et abandonnant, sur l’autre berge, ce que nous devons quitter.
En relisant la paracha Lekh Lekha ce week-end, je me suis sentie, pour la première fois, au plus proche d’Abraham, cet ivri d’entre les deux eaux, espace liminal, inconfortable et sacré, là où est forgé notre humanité la plus véritable.
Chavoua Tov,
Bonne écoute,
Julia
Je vous garde le meilleur pour la fin: la radio de la semaine qui illustre musicalement mon propos autour de la Paracha … elle vaut vraiment le détour.
Merci pour votre lecture 🙏
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